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Janvier 2015 : Attentat contre Charlie Hebdo : débats publics en Bulgarie
L’attentat terroriste contre le siège de Charlie Hebdo à Paris a provoqué une réaction immédiate au sein de la société (...)

  • Janvier 2015 : Attentat contre Charlie Hebdo : débats publics en Bulgarie

L’attentat terroriste contre le siège de Charlie Hebdo à Paris a provoqué une réaction immédiate au sein de la société bulgare. Apprenant la tragique nouvelle, les journalistes ont été les premiers à condamner cet acte. Ils ont aussi organisé des manifestations de solidarité sous le slogan « Je suis Charlie », observant une minute de silence en hommage à leurs collègues français qui ont perdu la vie lors de cet horrible événement. Leur exemple a été suivi par des politiciens, des universitaires, des citoyens ordinaires... les chefs religieux les ont également rejoints. L’église orthodoxe bulgare a lu des prières spéciales pour les victimes de l’attentat terroriste. Le chef du Muftiat a publié une déclaration définissant l’agression contre les journalistes français comme une attaque contre tous les musulmans. Selon lui, non seulement les terroristes ont violé la loi de Dieu mais ils ont également imposé la menace de la ségrégation à l’égard de la communauté musulmane dans le pays et dans le monde (voir la déclaration du Grand Muftiat, 7 janvier 2015). Les juifs bulgares ont également organisé une cérémonie de commémoration consacrée aux victimes de Paris.

En outre, l’attaque contre Charlie Hebdo a provoqué une série de discussions dans les médias bulgares. Tout en condamnant unanimement le meurtre des journalistes comme acte contre l’humanité, les participants aux discussions étaient divisés sur la question de la liberté d’expression. La majorité l’a perçue comme une valeur absolue et a défendu les droits des journalistes et des caricaturistes à exprimer leur attitude à l’égard de toute religion, même si cela pouvait blesser les sentiments des croyants. Certains défendaient un point de vue opposé. De nombreux chrétiens et musulmans orthodoxes pratiquants ont trouvé les caricatures religieuses de Charlie Hebdo extrêmement humiliantes. Selon eux, il devrait exister des normes éthiques ou des limites à la liberté d’expression lorsque des questions d’intérêt religieux sont en jeu. Autrement, il n’existe aucune garantie contre les futurs cas de terrorisme d’inspiration religieuse. Sur ces bases, un des principaux journaux bulgares satiriques, Starshel [« Frelon »], a décidé de ne pas publier les dessins de Charlie Hebdo. Il est intéressant de noter qu’il y a eu une division similaire au sein des médias bulgares en 2005, lors de la controverse mondiale sur les caricatures danoises du prophète Mahomet. L’attentat terroriste contre Charlie Hebdo a toutefois eu un effet plus marqué sur les médias et la société en Bulgarie. Cela dépassait la question des caricatures. Certains journalistes se sont interrogés sur la pertinence du slogan « Je suis Charlie » dans le contexte bulgare. Ils ont demandé si le soutien aurait été le même s’il avait été question d’un nom musulman, par exemple « Je suis Mustafa », ou pourquoi le meurtre de chrétiens au Moyen-Orient n’a pas suscité le même type de réaction (Ahmed Ahmed Ahmedov, « Liberté d’expression entre deux extrêmes », site du Grand Muftiat).

Des débats publics ont également été initiés par des universitaires et des théologiens. Le problème de l’équilibre entre liberté d’expression et liberté de religion a suscité les discussions les plus houleuses. Les théologiens musulmans en particulier ont décrit la mort violente des journalistes et dessinateurs français comme un acte qui contredit l’esprit de l’islam en tant que religion de paix (voir le site du Grand Muftiat). Ils ont également déclaré que les croyants et les athées percevaient différemment la liberté de religion. De même, les théologiens et croyants orthodoxes considéraient que la liberté d’expression ne pouvait justifier le blasphème (voir Teodora Dimova, « Liberté sur pilote automatique » et l’entretien avec le Pr Kalin Yanakiev, 9 janvier 2015). En parallèle, un site internet axé sur l’orthodoxie a publié une collection de caricatures orthodoxes pour démontrer une satire alternative qui épargne l’estime de soi des croyants (voir le site orthodoxe « Dveri », 11 janvier 2015).

À leur tour, les universitaires offraient une perspective différente de l’événement parisien. Le professeur Vladimir Gradev, philosophe, a défendu l’idée qu’il ne devrait pas exister de limites à la liberté d’expression. Selon lui, le message des caricatures relève de la conscience personnelle de leurs auteurs, tandis que leur appréciation finale est entre les mains de la société. Pourtant, les attaques terroristes comme celles perpétrées contre Charlie Hebdo suscitent également des questions parmi les chrétiens sur leur propre tradition, leur identité et leur rôle dans le monde contemporain. Anna Krasteva, professeure en sciences politiques, a également analysé la sensibilité identitaire accrue suite à l’attentat terroriste. Elle a abordé ce cas dans le contexte du choix de la société contemporaine entre fanatisme et laïcité. Selon elle, la manifestation internationale de solidarité avec Charlie Hebdo ne signifie pas l’acceptation du message de leurs caricatures, mais illustre le soutien de la liberté d’expression et la protestation du terrorisme (voir le débat public « Les fantasmes religieux sous contrôle ?! », organisé par la Red House – Sofia (2 février 2015), le 25 février 2015 et disponible sur Youtube). À son tour, Arif Abdullah s’est intéressé aux menaces pour la laïcité et le pluralisme dans le monde contemporain. Il a souligné qu’une guerre était en cours contre le terrorisme et non contre la religion, et a affirmé que des cours sur l’islam dans les écoles publiques bulgares, donnés par des enseignants bien formés, aideraient à prévenir une radicalisation de l’islam en Bulgarie. Simeon Evstatiev, qui enseigne les études arabes à l’Université de Sofia, a souligné que tous les musulmans n’acceptaient pas les valeurs occidentales comme universelles. Enfin, Kalin Yanakiev, professeur d’anthropologie culturelle au sein de la même université, a partagé son point de vue selon lequel Charlie Hebdo est lui-même un exemple de laïcité militante, et que le slogan « Je suis Charlie » est trompeur. Selon lui, il existe un danger pour ceux qui refusent de soutenir ce slogan d’être identifiés avec les partisans de Poutine, ou d’être perçus comme des fondamentalistes religieux.

D 18 mars 2015    ADaniela Kalkandjieva

2014

Le statut de la propriété des ordres religieux en Bulgarie
Le 16 juillet 2013, un groupe de députés de la 42e Assemblée nationale bulgare nouvellement élue a proposé divers amendements légaux (...)

  • Le statut de la propriété des ordres religieux en Bulgarie

Le 16 juillet 2013, un groupe de députés de la 42e Assemblée nationale bulgare nouvellement élue a proposé divers amendements légaux concernant la restitution des propriétés des ordres religieux de Bulgarie, l’exemption d’impôts à l’égard de ces biens, ainsi que les conditions de travail des ecclésiastiques et ministres du Culte, y compris leur retraite et assurance santé.

Le 7 novembre 2013, l’Assemblée nationale bulgare a adopté par vote l’un de ces amendements. Ce dernier a plus précisément modifié le texte de l’Article 24, § 9, de la Loi sur les impôts et charges locaux. L’ancienne version de cette réglementation prévoyait une exonération d’impôt pour « les lieux de culte appartenant aux ordres religieux légalement enregistrés dans leur pays ». Le nouveau texte fait état d’une exemption non seulement à l’égard de ces bâtiments, mais aussi pour « la propriété foncière [pozemleni imoti en bulgare] où ils ont été bâti », c.-à.-d. également les propriétés qui appartiennent aux ordres légalement enregistrés.

Parallèlement, les amendements qui concernent les conditions de travail, la retraite et l’assurance santé du clergé n’ont suscité aucun débat public. Considérant que les hiérarques du diocèse orthodoxes avaient pour habitude de rémunérer leurs prêtres avec des bougies, il paraît étrange que ces derniers gardent le silence sur ce point. Qui plus est, en 2010, le Podrepa Trade Union a annoncé que le Saint Synode de l’Église Orthodoxe Bulgare devait environ 1,75 million € à la Caisse Nationale de Retraite et à la Caisse d’Assurance Maladie. Depuis, le problème a disparu de la scène publique et, à l’heure actuelle, la société ignore qui finance les assurances santé et la retraite de ce groupe professionnel. On ignore également si ce problème est spécifique à l’Église orthodoxe bulgare, qui représente la majorité religieuse du pays, ou si d’autres ordres religieux nationaux sont concernés.

L’amendement qui a suscité les débats les plus houleux au sein de la société bulgare concerne cependant les revendications en matière de propriété des ordres religieux sur certains bâtiments urbains (principalement pour les musulmans) et les fouilles archéologiques (surtout pour l’Église orthodoxe bulgare). Le projet de loi du 16 juillet 2013 initie une seconde vague de restitution de ces biens en Bulgarie. La première vague, entamée avec les lois de restitution de 1991 et 1992 et qui s’est achevée en 2012, visait au retour des terres arables, des forêts, des industries, des propriétés urbaines et des autres biens confisqués par le régime communiste. De ce fait, l’Église orthodoxe a reçu 120 000 hectares de terres arables et de forêts, et les musulmans 80 000 hectares (voir l’article de S. Stoykov, en langue bulgare). De plus, ces deux ordres religieux ont restauré leurs droits de propriété sur de nombreux immeubles de bureaux et d’habitation (à l’exclusion des temples). À l’heure actuelle, il n’existe aucun registre des biens tangibles et intangibles remis. À cet égard, il est important de remarquer qu’aucune information publique n’a été donnée concernant le versement d’impôts sur les propriétés et revenus par les deux principaux ordres religieux, l’Église orthodoxe bulgare et l’administration musulmane. Cette première vague de restitution n’a pourtant soulevé aucun débat dans la société. À l’époque, l’utilisation abusive de ces biens révélée par les médias était au centre des principales préoccupations. Les gens étaient particulièrement agacés par le goût du luxe qu’affichaient certains métropolitains. Par conséquent, ils sont très critiques à l’égard du manque de transparence en matière de gestion des biens de l’église, ainsi qu’en ce qui concerne les dépenses des revenus résultant de ces biens.

La situation a changé après l’annonce du projet de loi de juillet 2013. Celui-ci proposait d’ajouter un nouveau paragraphe (§ 3) à l’Article 21 de la Loi sur les ordres religieux de 2002, qui précise : « les monastères, temples et lieux de prière qui existaient au moment de l’application de la présente loi, et qui ont été désignés comme étant des lieux de culte, ainsi que les propriétés foncières où ils sont construits, sont la propriété respective de l’Église Orthodoxe Bulgare - du Patriarcat bulgare, ou des autres ordres religieux enregistrés et de leurs branches locales ». Les auteurs revendiquent cet amendement comme une garantie de la liberté de religion, conforme à la Charte européenne des droits fondamentaux (article 10), la Constitution bulgare (Articles 13.1 et 37.1) et la Loi sur les ordres religieux de 2002 (Article 4.2). D’après eux, la séparation des institutions religieuses de l’État demande un traitement spécial des droits de propriété sur les lieux de culte. Dans leurs motivations, les auteurs du projet de loi évoquent le fait que les églises, les monastères et les lieux de prière constituent des res sacrae, et que cette catégorie spéciale de biens immobiliers doit être exclue du domaine civil. Cela signifie que les lieux de culte, ainsi que les diverses propriétés des ordres religieux, doivent être exemptés des impôts nationaux et municipaux.

Cette proposition spécifique a toutefois suscité des débats houleux dans la société, et a même provoqué des conflits ouverts qui ont menacé la paix religieuse et ethnique en Bulgarie. Les critiques principales concernaient la restitution des propriétés religieuses. Elles se fondaient sur la force rétroactive et sans restriction des amendements. Selon les motifs du projet de loi, la restitution produit ses effets pour une période commençant au Baptême des Bulgares (864) jusqu’à aujourd’hui. D’une part, cette approche permet aux administrations des ordres religieux, dont l’Église orthodoxe bulgare, de revendiquer des droits de propriété concernant également les fouilles archéologiques. D’autre part, de nombreux temples ont vu leur objet modifié à plusieurs reprises au cours de la période concernée (les églises orthodoxes ont été converties en mosquées sous la domination ottomane ; les mosquées ont été converties en églises après la libération de la Bulgarie en 1878, puis les bâtiments religieux ont été transformés en lieux publics sous l’ère communiste). De ce fait, plusieurs communautés religieuses peuvent revendiquer des droits de propriété sur un même bâtiment. De plus, une telle situation implique les intérêts de groupes non religieux, notamment les archéologues qui s’opposent aux revendications de l’Église orthodoxe bulgare sur certains sites de fouilles. Enfin, les tensions au sein de la société sont aggravées par les poursuites judiciaires entamées par le Bureau du Grand Mufti qui prétend à la propriété de bâtiments urbains. Les cas les plus problématiques concernent les villes où la population musulmane est presque inexistante, dont les bâtiments n’ont jamais été des mosquées ou qui ont cessé d’avoir cette fonction avant d’être saisis par les communistes.

Afin d’adoucir les tensions relatives à la restitution des biens religieux, un groupe de députés de la 42e Assemblée nationale a proposé un nouveau projet de loi, déposé le 9 décembre 2013. Ce projet excluait les bâtiments servant actuellement de musée, galerie ou aux expositions archéologiques, et qui ont le statut de propriété publique ou municipale. Le Saint Synode de l’Église orthodoxe bulgare a toutefois protesté contre cette proposition qui allait à l’encontre des accords de propriété lui profitant sur certaines constructions. Parallèlement, les protestations contre les poursuites entamées par le Bureau du Grand Mufti continuent. Le 14 février 2014, des manifestations ont eu lieu devant le tribunal régional de Plovdiv, donnant lieu à des blessés et des arrestations. Le parti nationaliste Ataka a utilisé cet événement à son avantage et, le 19 février 2014, a déposé son propre projet de loi visant à empêcher les restitutions supplémentaires de biens religieux par voie judiciaire.

Sources :
Projet de loi 354-01-40/16 juillet 2013 (en bulgare), Projet de loi 354-01-91/9 décembre 2013 (en bulgare), Projet de loi N° 454-01-22 /19 février 2014 (en bulgare).

Stefan Stoykov, avocat, ‘If the New Law on religions enters in force : The Mufitiate and the Synod take back 1,000,000 hectares’, Pressa Daily, 18 septembre 2013.

Daniela Kalkandjieva, "The Bulgarian Draft Law on Religious Properties", voir Orthopuzzle.

D 7 août 2013    ADaniela Kalkandjieva

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